lundi 17 décembre 2012

Cornerstones: quelques pierres angulaires de l'histoire de l'art des XXe et XXIe siècles


Ce compte-rendu est une version légèrement modifiée et augmentée de l'article paru dans le n°40 (automne 2012) de la revue Critique d'art (www.archivesdelacritiquedart.org).


Cornerstones rassemble les contributions des intervenants (historiens de l'art, critiques d'art, curators) invités pour les conférences mensuelles données en 2008-2009 à Rotterdam, au centre d'art Witte de With.

Le principe en était simple: que chaque invité propose une approche monographique (ou quasi-monographique) de l'œuvre d'un artiste qu'il considère comme une « pierre angulaire » (cornerstone) de l'histoire de l'art moderne et contemporain. De cette demande préalable résultent des études pointues, souvent très fouillées, inscrivant les œuvres et les artistes choisis dans un réseau complexe de sources, d'influences et de proximités, d'enjeux esthétiques, théoriques, sociaux et politiques.






Les deux premières contributions, par George Baker et Donald Kuspit, sont respectivement consacrées à une figure des Demoiselles d’Avignon de Picasso et à la conception du corps féminin dans l’œuvre de Louise Bourgeois, font la part belle aux apports des gender studies et de la psychanalyse. Bien qu’argumenté et documenté, le résultat n’en demeure pas moins un peu « forcé » et pas toujours convaincant dans le cas de l’étude picassienne, et somme toute assez convenu dans celui de l’étude consacrée à Louise Bourgeois. Par leur choix d’une grille de lecture (dans le premier essai) ou d’une œuvre (dans le deuxième) étrangères aux limitations d’une histoire de l’art marquée par le modernisme, et par ailleurs très anglo-saxonne, ces deux essais consacrés à des figures tutélaires de l’art du XXème siècle donnent néanmoins le ton à la suite du recueil. Une large part des contributions traite en effet d’artistes (Yvonne Rainer, Lynda Benglys, Robert Morris, Robert Smithson, Gordon Matta-Clarck, Vito Acconci…), d’œuvres et du contexte artistique nord-américain des années 1960-70 — c’est-à-dire d’un moment de mise en crise de l’idéalisme moderniste, et d’effrangements intenses entre les médiums. Les méthodologies adoptées diffèrent également en fonction de l’objet d’étude : les contributions sont tantôt nourries d’iconologie (George Baker), tantôt par les sciences humaines et les théories des médias (Chantal Pontbriand, Ina Blom…) ; elles adoptent parfois la forme du récit biographique, voire le point de vue autobiographique et subjectif (Douglas Crimp). L’ensemble des contributions rend compte des formes, questions et enjeux récurrents de l’art de cette période : genres et communauté ; dimension processuelle et perception sensorielle ; porosité des pratiques et nouveaux médias.
Par contraste, les quelques textes consacrés ensuite à l’art des années 1980-90 dessinent surtout le profil de figures singulières (René Daniëls) et mettent l’accent sur une forme de renouveau des enjeux picturaux (Daniëls à nouveau, Gerhard Richter, Jeff Wall). Enfin, un dernier groupe d’articles centrés sur l’art du début du XXIème siècle met l’accent sur l’expression d’une mémoire réprimée et sur le rapport au « monument », sous une forme multimédia chez Mike Kelley (Day is Done), et par l’emploi du « cut » comme dispositif contre-historique chez Doris Salcedo.
L’ouvrage s’achève avec un essai (Dorothea von Hantelmann) portant sur la « transformation d’une esthétique de l’objet en une esthétique de l’expérience subjective et intersubjective », dont l’exposition Bodyspacemotionthings de Robert Morris en 1971 constituerait le prototype — et plus largement sur la place de l’exposition comme « format » de l’œuvre d’art aujourd’hui.

En dépit de l'ambition affichée par les éditeurs, l'ensemble pourtant conséquent des contributions ne saurait encore constituer « une histoire non canonique de l'art aux XXème et XXIème siècles » — à moins de considérer qu'elle puisse être réduite au mainstream anglo-saxon. Toutefois, cette publication croisant les points de vue et les méthodologies constitue une somme considérable d'études monographiques abouties, au détour desquelles sont mis à jour des angles morts d'une histoire que l'on croyait connaître — ce qui n'est pas la moindre des réussites.




Cornerstones
Sous la direction de Juan A. Gaitán, Nicolaus Schafhausen, Monika Szewczyk, Sternberg Press (Berlin), Witte de With Center for Contemporary Art (Rotterdam), 2012 (Anglais, 288 pages, illustrations en noir et blanc)
Contributions de : George Baker, Mieke Bal, Ina Blom, Dominic van den Boogerd, Douglas Crimp, Dorothea von Hantelmann, Helmut Friedel, Donald Kuspit, Sven Lütticken, Peter Osborne, Chantal Pontbriand, Kaja Silverman, Anne M. Wagner, John C. Welchman.

lundi 1 octobre 2012

Paysages en devenir (sous la direction de Fabienne Costa et Danièle Méaux)


Cette recension est parue dans le n°40 (automne 2012) de la revue Critique d'art (www.archivesdelacritiquedart.org).



Le paysage est traditionnellement envisagé en Occident comme « une portion d’espace appréhendée à distance, selon un point de vue unique ». C’est à partir de, et contre cette définition, que les universitaires, chercheurs et artistes réunis dans cette publication abordent la notion de paysage, et repensent la question du pittoresque à l’aune de la dimension temporelle des paysages. Ces derniers sont en effet envisagés à travers les changements qui les affectent, qu’ils soient naturels ou consécutifs aux activités humaines : agriculture, industrie, transports, guerre… L’ouvrage est subdivisé en trois parties. La première, « Exercices du regard » réunit pour l’essentiel des analyses (Hélène Saule Sorbé, « Du paysage à sa mise en œuvre » ; Paul Vancassel, « L’exposition « New Topographics » et Lewis Baltz » ; Thierry Girard, « De l’observation des paysages » ; Danièle Méaux et Benoît Grimbert, « Le palimpseste du tissu urbain »…) montrant que le médium photographique privilégié dans l’approche des paysages en voie de mutation pour sa valeur de constat documentaire, n’intervient pas seulement dans l’après-coup, mais peut également être un outil de réflexion et de prospection en amont de ces changements. Dans la seconde partie « Transformation des territoires », il est question de l’évolution des périphéries urbaines et des pratiques analytiques et artistiques qui en ont fait leur terrain d’investigation, à l’instar des photographes Edith Roux et Jürgen Nefzger (Danièle Méaux, « A la frange des villes »), du groupe Stalker (Laurent Buffet, « Le groupe Stalker dans les Territoires actuels »). Stéphanie Smalbeen s’intéresse à la « cassure » dans le paysage telle qu’elle apparaît dans les photographies des cicatrices du paysage de Sophie Riestelhueber (« Le devenir pittoresque du paysage »), tandis que Laurence Corbel revisite les « ruines à l’envers » des paysages suburbains entropiques et sans avenir parcourus par Robert Smithson, analysant leur contraste avec la lenteur et l’hétérogène géologiques (« L’œil pittoresque de Robert Smithson : une approche dialectique du paysage américain »). La dernière partie, « Mobilités », déplace le regard du paysage vers le corps percevant et mobile. Le peintre Corot est, pour Emmanuel Pernoud (« Corot, le paysage au présent »), le premier à aborder les paysages de ruines en les éclairant non de la lumière de l’Histoire, mais de celle de l’instant de leur saisie, tout en se laissant distraire par les « à-côtés » des sites répertoriés. Avec cette figure du peintre voyageur apparaît celle du spectateur physiquement en mouvement à l’intérieur du paysage. Les cinéastes (Alexandre Sokourov, Chantal Akerman, Johan van der Keuken) en fournissent évidemment des exemples contemporains (Jean-François Py, « Une certaine distance » ; Philippe Fauvel, « Paysage, royaume des fins »). Fabienne Costa (« Des morts-vivants dans le Morvan ») montre comment, dans le film L’Arrière-pays de Safia Benhaïm, le paysage ne peut se constituer qu’au travers de la présence d’un corps exilé qui tente de l’habiter. A sa suite, Bernard Rémy (« Chemin de danse : La Plainte de l’impératrice ») analyse l’unique film réalisé par la chorégraphe Pina Bausch. Associant deux médiums artistiques marqués par la temporalité et le mouvement, elle saisit le caractère dispersé et fragmenté de « paysages-mouvements » avec lesquels entrent en résonnance les mouvements des danseurs.


Paysages en devenir
Sous la direction de Fabienne Costa et Danièle Méaux (contributions de Laurent Buffet, Laurence Corbel, Fabienne Costa, Philippe Fauvel, Thierry Girard, Benoît Grimbert, Christine Jérusalem, Pauline Jurado Barroso, Danièle Méaux, Philippe Nys, Emmanuel Pernoud, Jean-François Py, Grégoire Quenault, Bernard Rémy, Hélène Saule Sorbé, Stéphanie Smaalben, Paul Vancassel, Caroline Zéau)
Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2012.

Michel Aubry, David Legrand, et al., La visite des écoles d'art: une fiction d'école

Cette recension est parue dans le n°40 (automne 2012) de la revue Critique d'art (www.archivesdelacritiquedart.org).




Ce livre est en réalité le « livret » reproduisant les dialogues et indications scéniques du film qu’il accompagne, lequel forme une vaste fresque d’une durée de cinq heures. L’ensemble résulte d'un travail entrepris par le groupe de recherche À Propos d’une Nouvelle École à partir de la commande engagée en 2005 par Pierre-Jean Galdin (directeur des Beaux-Arts de Nantes) auprès de l’artiste Michel Aubry. Il s’agissait alors, à l’occasion du démarrage de la construction du nouveau site de l’école (où elle s’installera en 2014), d’engager une réflexion sur les possibilités de renouvellement de ses formes pédagogiques, dans le contexte des réformes concernant l’autonomie des établissements supérieurs d’enseignement artistique, l’introduction de la recherche et la mise en chantier d’un troisième cycle dans les études artistiques.
Cette réflexion prend la forme d’une fiction où l’on suit le commandant von Rauffenstein, échappé du film La Grande Illusion de Jean Renoir, dans sa « visite des écoles d’art ». Convoquant des figures de l’art du passé (Albrecht Dürer, Hugo Ball, Le Corbusier, André Malraux, Josef Beuys, Alain Robbe-Grillet…), les épisodes font aussi intervenir des acteurs de l’art actuel (Philippe Rahm, Jean-Christophe Bailly, Elie During, Rainier Lericolais, Yannick Miloux, Claire-Jeanne Jézéquel…) ainsi que les étudiants des différentes écoles.
Au fil des scènes, où sont examinés l’histoire et le présent des écoles visitées, des « métiers d’art » aux formes les plus performées ou conceptuelles, s’élaborent les hypothèses d’un programme et d’un cahier des charges pour le projet (architectural, pédagogique, voire politique) de la nouvelle école nantaise — et au-delà, d’un nouvel enseignement artistique. Le propos est parfois labyrinthique et la réalisation du film pas toujours à la hauteur des ambitions du projet. Néanmoins, en abordant les questions des savoir-faire, des modes de transmission, du rythme des études, ou encore des enjeux et des formes de la recherche, cette publication témoigne des interrogations et des perspectives actuelles des écoles supérieures d’art, auxquelles elle apporte une contribution étonnante dans son parti pris et généreuse dans ses ouvertures.



Michel Aubry, David Legrand, et al., La Visite des écoles d'art : une fiction d'école
École des Beaux-Arts de Nantes – Éditions Al Dante, Marseille, 2012 (comporte deux DVDs)

Artistes et entreprises


Cette recension est parue dans le n°40 (automne 2012) de la revue Critique d'art (www.archivesdelacritiquedart.org).


Publication des actes du colloque à la Saline Royale d’Arc-et-Senans en mars 2010 (qui fait lui-même suite au colloque L’Art est l’entreprise, organisé par Art&Flux en 2006), cet ouvrage conséquent se distingue tant par le nombre et la qualité de ses contributeurs (parmi lesquels se croisent historiens de l’art, philosophes, artistes) que par les enjeux esthétiques qu’il se donne pour ambition d’exposer et d’explorer. Plusieurs textes structurant (Yann Toma : « La Notion de critique artiste comme moteur d’un nouveau contexte de la création », Laurent Devèze : « Du Rêve prolétaire à l’ambition entrepreneuriale ? », Rose Marie Barrientos : « Les Entreprises artistes en perspective ») définissent la terminologie, le cadre historique et conceptuel et élaborent une proposition de typologie des « entreprises artistes ». Essentielle, la contribution de L. Devèze analyse le changement de paradigme survenu dans le choix d’une figure d’identification de l’artiste : du travailleur prolétarien et révolutionnaire pour l’artiste d’avant-garde au début du XXe siècle, à l’entrepreneur -manager libéral à partir des années 1960-70, dans un contexte de marchandisation croissante de l’art. Les exemples présentés, ainsi que les témoignages et contributions d’artistes (Renaud Layrac : « BP/Un emblème comme attitude », Raphaëlle Bidault-Waddington « Témoignage : Stratégie d’une "self-made artist" », Benjamin Sabatier (« Be it yourself ! », etc.), abordent différents types d’entreprises artistes et leurs modalités de fonctionnement : de l’entreprise « réelle » comme That’s Painting Productions de Bernard Brunon à la dimension fictionnelle de Ouest-Lumière (Y. Toma) ou de Société Réaliste. Quelle que soit leur nature, les entreprises artistes s’inscrivent dans le champ du « réel » et de son économie. Elles sont la « réalisation en actes et en œuvres d’une pensée critique » où le risque pour l’artiste est de devenir un simple auxiliaire du système capitaliste qu’il dénonce. « À partir de quand ce que je prétends dénoncer m’annexe tout à fait ? » est en effet la question en filigrane de plusieurs contributions d'artistes « entrepreneurs » bien conscients de jouer un jeu dangereux avec « la bête ».
La brève conclusion relève la nécessité d’approfondir l’étude de la dimension politique de l’entreprise artiste. En attendant cette suite bienvenue des travaux d’Art&Flux, les propos ici réunis (enrichis d’une bibliographie fournie, ainsi que d’une affiche récapitulant l’inventaire des entreprises artistes depuis le « prototype » de N.E. Things Co créée par Iain Baxter en 1964) constituent une publication indispensable pour penser les enjeux actuels des entreprises artistes.

Artistes et entreprises
Sous la direction de Yann Tomas, Stéphanie Jamet-Chavigny, Laurent Devèze, revue D’Ailleurs, n°3, co-édition ERBA (Besançon) / Art & Flux (CERAP-Université Paris1 Panthéon-Sorbonne, 2012 (Français, Anglais, 212 pages, illustrations en couleurs, affiche pliée insérée)
Contributions de : Yann Toma, Laurent Devèze, Stéphanie Jamet-Chavigny, Rose Marie Barrientos, Raphaël Cuir, Marc Partouche, Maria Bonnafous-Boucher, Aurélie Herbet, Renaud Layrac, Stefan Haefliger, Katrin Kolo, Rapahëlle Bidault-Waddington, Antoine Lefebvre, Michel Verjux, Jacinto Lageira, Philippe Mairesse, Pascal Bausse, Benjamin Sabatier, Dida Zende.

Éric Valentin, Claes Oldenburg et Coosje van Bruggen. La sculpture comme subversion de l'architecture (1981-1997)


Cette recension, légèrement modifiée, est parue dans le n°40 (automne 2012) de la revue Critique d'art (www.archivesdelacritiquedart.org).


Dans sa première monographie consacrée à Oldenburg et van Bruggen (Le grotesque contre le sacré, Gallimard, 2009), Eric Valentin s’intéressait à leurs premiers projets de monuments, de Lipstick (Ascending) on Caterpillar Tracks (1969) aux réalisations des années 1970. S’inscrivant en droite ligne du précédent, auquel il emprunte la boîte à outils analytique et conceptuelle (sources rabelaisiennes, puissance du grotesque et figures carnavalesques), ce nouveau volume met l’accent, à travers une suite d’essais, sur la charge critique portée à l’encontre de l’architecture en tant que représentation symbolique par la sculpture publique monumentale d’Oldenburg – van Bruggen à partir du début des années 1980.
Le premier essai, "L'Éclipse des lumières de Las Vegas", est certainement le plus abouti. Examinant Flashlight, installée en 1981 sur le campus universitaire de Las Vegas, Eric Valentin analyse la pertinence de la réponse d’Oldenburg dans le contexte de la ville du jeu et sa charge critique à l’encontre du postmodernisme défendu par l’architecte Robert Venturi dans L’Enseignement de Las Vegas. Les quatre essais suivants multiplient les angles d’approche : critique du symbolisme des édifices chrétiens et des constructions de Gaudí, de la conception du gratte-ciel selon Rem Koolhaas, ou, plus surprenant, proximité avec les sculptures paysagères de Henry Moore. À plusieurs reprises, E. Valentin revient sur la collaboration harmonieuse du duo Oldenburg – van Bruggen avec l’architecte Franck Gehry. Ainsi la relation critique de Soft Shuttlecocks avec la spirale et la verrière du Guggenheim Museum construit par Frank Lloyd Wright, où elle est installée en 1995, sert de contrepoint à l’accord parfait entre cette même œuvre et l’atrium du musée construit par Gehry à Bilbao. La méthodologie adoptée révèle alors une géométrie variable : voulant à toute fin trouver les points de convergence entre Oldenburg et Gehry, E. Valentin oublie que la véritable autorité est, à New York comme au Pays Basque, moins celle de l’architecture que celle de l’institution muséale et du mécénat de Guggenheim. Mû par l’admiration qu’il éprouve envers l’œuvre d’Oldenburg et van Bruggen, E. Valentin endosse ainsi trop souvent le point de vue et le discours des artistes, au détriment d’une prise de distance critique.
Ce recueil demeure néanmoins une contribution appréciable à la compréhension de l'œuvre monumental de Claes Oldenburg et Coosje van Bruggen. On regrettera que ce projet ne donne pas lieu à une synthèse plus ambitieuse, que le premier ouvrage d'Eric Valentin permettait d'espérer.



Éric Valentin, Claes Oldenburg et Coosje van Bruggen. La sculpture comme subversion de l’architecture (1981-1997)
Collection « Inflexion », Les Presses du Réel, Dijon, 2012.

Denys Riout, Constantin Brancusi. L’Hélice et l’Oiseau


Cette recension est parue dans le n°40 (automne 2012) de la revue Critique d'art (www.archivesdelacritiquedart.org).




Dans le premier livre qu’il consacre à Brancusi, et à la sculpture en général, Denys Riout invite à une (re)découverte du parcours de l'artiste roumain, par l’entremise d’une sorte d’alter-ego, nommé Jean Grimelin, seul élément du récit dont on soit sûr de son caractère fictionnel. Ce nouvel opus de la collection Ateliers imaginaires dirigée par Nadeige Laneyrie-Dagen, en illustre bien le principe explicité en quatrième de couverture : "Des rencontres fictives et vraies avec des artistes: une autre façon d'écrire l'histoire de l'art". La lecture, qui s’apparente à celle d’un roman, est fluide et plaisante, ce qui n’empêche pas que le récit soit bien documenté et enrichi en fin de volume de notices biographiques des protagonistes du récit. Ce dernier permet d’envisager dans une perspective critique la délicate question de la préservation et de la restitution des ateliers d’artistes comme celui de Brancusi, « reconstitué » sur la piazza adjacente au Centre Pompidou. Cet atelier fournit un exemple en même temps que le point de départ de l’histoire. Très accessible, le livre ne fait pas pour autant l’économie d’une « thèse » qu’il formule et défend au fil des pages : celle d’une conception cinématographique de la sculpture par Constantin Brancusi, dont le signe le plus manifeste fut justement la configuration constamment réinventée de son atelier.

Denys Riout, Constantin Brancusi. L'Hélice et l'Oiseau
Collection « Ateliers imaginaires », Nouvelles Éditions Scala, Paris, 2012.

vendredi 21 septembre 2012

Sculptures à une absente. Didier Vermeiren


Cet article est initialement paru dans la revue L'Art Même n°56 (3ème trimestre 2012), à l'occasion de l'exposition de Didier Vermeiren, Sculptures-Photographies, à la Maison Rouge.

Les occasions de voir des ensembles conséquents de l’œuvre du sculpteur Didier Vermeiren (né en 1951 à Bruxelles, où il vit et travaille) sont plutôt rares en France : la dernière, après la grande exposition que lui avait consacrée le Jeu de Paume en 1995, remonte à 2006 au Musée Bourdelle.

© Marc Domage/ Didier Vermeiren/ La Maison Rouge, 2012

Bien qu’elle n’occupe à la Maison Rouge qu’un espace relativement restreint, l’exposition Sculptures-Photographies témoigne de l’ambition de la recherche entamée par Vermeiren il y plus de trente ans, et dont l’esthétique classique et rigoureuse s’est constamment maintenue à l’écart du spectaculaire démesuré que consacrent aujourd’hui, du Grand Palais au Turbine Hall, de Versailles au Guggenheim, les grandes manifestations dédiées à la sculpture contemporaine.
Dès le début des années 1980, l’œuvre de Vermeiren se caractérise par une réflexion et une méditation constantes sur la sculpture à travers son histoire et les œuvres de ses figures canoniques — au premier rang desquelles Auguste Rodin —, et par une grande attention portée à ses modalités d’existence, nourrie par les expériences du minimalisme.
À la Maison Rouge, l’artiste, comme à son habitude, a apporté un soin rigoureux à l’installation de ses œuvres, tirant parti des qualités spatiales propres aux deux espaces qu’occupe l’exposition, reliés entre eux par une plateforme et un escalier. L’exposition présente en effet deux temps, auxquels correspondent deux salles, réunis par un troisième espace intermédiaire — la plateforme par laquelle on entre.
Comportant à la fois des sculptures récentes et d’autres plus anciennes, l’exposition opère la confrontation de deux moments de l’œuvre — en même temps qu’elle tend à montrer que la seule approche chronologique est insuffisante à en saisir les enjeux.

Dans la première salle sont rassemblées, selon une trame orthogonale, neuf sculptures réalisées entre 2007 et 2010, notamment Étude pour la pierre #1 (2007) et Étude pour l’urne #2 (2008). Contrairement aux œuvres plus anciennes, ces dernières ne se présentent pas sous la forme de « socles » nus, mais témoignent de l’évolution du travail de Vermeiren qui, depuis le début des années 2000, associe des « objets » sculptés (modelés en plâtre, assemblés en bois) aux « socles » qui les supportent. Elles contrastent aussi avec des œuvres plus silencieuses comme Terrasse (2010), un simple « socle » bas en plâtre moulé, auquel le plissement des flancs confère une belle densité plastique. Hormis cet exemple, les œuvres récentes paraissent, d’une façon générale, plus sophistiquées dans le traitement et l’association des matériaux : la multiplication des éléments intermédiaires (bases, ressauts, corniches…) et l’application de peinture et de patines leur confèrent un caractère parfois un peu maniériste, alors que les sculptures plus anciennes ne s’encombraient pas de tels raffinements, au profit d’une plus grande radicalité.
Lorsque l’on déambule au milieu des sculptures, on est surpris de constater une certaine neutralisation des tensions entre elles : pleins et vides sont équivalents et, en dépit des variations de matériaux et de hauteurs, toutes les pièces semblent se conformer à une même échelle et nourissent difficilement le dialogue attendu. L’installation est en revanche beaucoup plus convaincante dès que l’on se tient au seuil de la pièce, et qu’on l’observe depuis l’extérieur : cadrée par la large ouverture rectangulaire, elle se mue en une image parfaitement composée et équilibrée. Les sculptures alors se répondent, le regard circule entre elles, les vides s’animent. Rien n’indique que l’artiste ait délibérément pris ce « parti de l’image », mais les propos qu’il tenait en 1987 permettent de le penser : « Il y a une chose qu’il faut dire et c’est vrai pour toutes les sculptures mais c’est peut-être plus vrai pour certaines sculptures que d’autres, c’est que la sculpture dit où l’on doit se mettre, où le spectateur, le regardeur, doit se mettre. » (1)
Ce qui nous renvoie à la suite de l’exposition : l’espace intermédiaire — la plateforme — abrite deux photographies « en relief » ainsi qu’une maquette à échelle réduite des espaces d’exposition et des œuvres qui y sont installées (l’exposition elle-même semble fidèlement reproduire cette préconception). Cette maquette permet une observation surplombante et englobante de la totalité de l’exposition, ce qui n’est évidemment pas possible autrement. Les photographies en relief, qui peinent à faire oublier le côté « gadget » du procédé, montrent des sculptures disposées dans l’atelier de l’artiste ; les déplacements du spectateur les animent légèrement en produisant une sensation de profondeur — guère convaincante.

Débâcle de socles
Le second espace, situé en contrebas et ouvert sur les précédents, propose une actualisation de l’installation que l’artiste avait imaginée pour l’exposition In extremis en 2004 à Toulouse (2). À la Maison Rouge, cette pièce, très réussie, mérite à elle-seule le déplacement. L’espace a conduit Vermeiren à adopter une disposition plus ramassée pour ses « sculptures retournées » (1995-1999), réunies en un groupe compact au centre de la salle. Celles-ci sont des contre-moules de volumes reproduisant à l’identique les dimensions des socles appartenant à des chef-d’œuvres de l’histoire de la sculpture, mentionnés dans leurs titres : Cariatide à l’urne, Monument à Victor Hugo, Ugolin… et dont les originaux sont l’œuvre de Rodin, Carpeaux ou Canova. Les sculptures retournées exhibent un intérieur vide ; la plus basse de toutes, placée au centre du groupe, présente une surface interne peinte d’un noir mat qui semble y ouvrir un gouffre. L’instabilité suggérée par l’inclinaison de ces sculptures sur leur base contredit la fonction d’origine de leurs modèles. Cette « débâcle de socles » fait écho à la captation du mouvement de balancier imprimé à Cariatide à la pierre dans la suite des 32 photographies disposées sur trois murs de la salle. Les contours et la matérialité de la sculpture y tendent à se brouiller — nécessaire contrepartie de cette saisie et de la multiplication des points de vue. L’ensemble associant ces photographies et les sculptures retournées offre ainsi au visiteur une méditation sur l’intrication des dimensions spatiales et temporelles propre à la sculpture.
La présence insistante de photographies de différents types (vue de L’atelier à quatre heures du matin et suite sur la Cariatide à la pierre en noir-et-blanc, images en couleurs et « en relief », au châssis épais et à la surface brillante et striée) et la conception même de l’exposition (la manière dont sont « cadrées » les sculptures) traduisent l’importance du « point de vue » et de sa construction. Et l’on sait que la question du point de vue, depuis l’époque baroque jusqu’à l’atelier en mouvement de Brancusi (3) et les sculptures « pedally haptic » de Carl Andre, en passant par le XIXème siècle de Baudelaire (4), Hildebrandt (5) et Rodin (6), a occupé une place centrale dans la manière de concevoir la forme sculptée dans son rapport au regard et au corps.

© Marc Domage/ Didier Vermeiren/ La Maison Rouge, 2012

Depuis la « passerelle » surplombant la seconde salle, le point de vue du spectateur sur les sculptures retournées rejoint, à travers le temps et les médiums, celui de l’obervateur de dos qui, dans plusieurs tableaux de Caspar David Friedrich, contemple la puissance chaotique de paysages grandioses et désolés. L’idée de romantisme peut paraître loin de l’élégante austérité des sculptures de Vermeiren, et pourtant ces dernières la rejoignent, à travers les motifs récurrents de l’absence, et d’une forme de convocation d’un temps révolu d’où sont prélevées références et citations multiples. De là à y déceler une dimension mélancolique, il n’y a qu’un pas, que l’on peut franchir devant les polyèdres complexes des Études pour la pierre, qui évoquent irrésistiblement celui que Dürer a figuré dans sa célèbre gravure Melancholia (1514).

Figures du creux et fétichisation du socle
Le caractère constamment référentiel de la sculpture de Vermeiren, sa réduction au seul socle ou l’introduction de figures du « creux » : urne, maison (7) ; le recours à la photographie qui déplace et diffère la présence de l’œuvre — tout cela signale, on l’a dit, quelque chose de l’ordre de la perte et de l’absence (8). Or, comme l’a montré Rosalind Krauss (9), ce qui a été perdu ou laissé pour compte dans la sculpture moderne, c’est le monument : c’est-à-dire qu’avec l’accroissement de la valeur d’exposition des œuvres dû à l’essor des Salons au XIXème siècle, et avec l’œuvre de Rodin (figure tutélaire de Vermeiren), la sculpture perd sa fonction mémorielle, commémorative, voire cultuelle. La disparition progressive du socle (support de l’inscription gravée, séparation et articulation de la représentation sculptée, de son site et de son histoire), est le signal le plus manifeste de cette déchéance. Comme le rappelle Hubert Besacier : « Le socle est ce qui isole du sol, met en exergue, désigne le lieu spécifique de la sculpture, et partant, la légitime ; ce qui l’exhausse jusqu’au statut de monument. » (10) La sculpture est ainsi devenue « nomade », sans destination voire sans « origine », et Krauss quant à elle voit en l’œuvre emblématique de Rodin, la Porte de l’Enfer — une porte dépourvue du bâtiment auquel elle était destinée —, le premier exemple de cette perte de site. À l’autre extrémité de cette perspective historique, on pourrait placer la belle suite des « socles » et les « cages » sur roues que Vermeiren réalise dans les années 1980-90. Soient des œuvres dans lesquelles le socle se substitue à une sculpture absente, seulement manifestée par l’énoncé de son titre — quand le socle n’est pas lui-même, et à son tour, sujet à disparition, cantonné dans l’épure de ses arêtes.
Dans les « cages » comme dans les « sculptures retournées », le socle existe dans un état de semi-absence : à sa masse cubique se substitue un volume identique d’air. Les possibilités de duplication, de superposition, de renversement ainsi ouvertes ont largement été explorées par Vermeiren, qui n’envisage pas le socle comme un simple ready-made, mais qui s’attache à le figurer — le sublimer presque — dans tous les matériaux de la sculpture. Cette fétichisation et cette multiplication des simulacres de socles sont le signe répété — et, par là, le symptôme — d’un impossible deuil : celui d’une sculpture monumentale, mémorielle, lieu de survivance auratique (11). Celui, aussi, de l’histoire dont elle était l’expression.

Notes :
1 123 plans sur la sculpture de Didier Vermeiren, film réalisé par Elsa Cayo, Tri Film, Paris 1987.
2 Collection de solides, Printemps de septembre, Toulouse, 2004. Cf. le compte-rendu de l’exposition par Bernard Marcelis, L’art même #25, novembre 2004.
3 Sur l’atelier en mouvement de Brancusi et sa dimension cinématographique, lire notamment le récent ouvrage de Deny Riout, Constantin Brancusi, L’Hélice et l’Oiseau, collection Ateliers imaginaires, Nouvelles Éditions Scala, Paris, 2012
4 Charles Baudelaire, à qui l’on doit notamment ce texte essentiel : « Pourquoi la sculpture est ennuyeuse », paru dans son Salon de 1846.
5 Adolf von Hildebrandt (1847-1921), sculpteur et théoricien allemand, contemporain de Rodin. Auteur d’un ouvrage intitulé Le problème de la forme (1893) dans lequel il privilégie une sculpture organisée, comme un tableau, selon un point de vue frontal structurant une succession de plans en profondeur.
6 À l’opposé d’Hildebrandt, Rodin a développé une « théorie » dite « des profils », selon laquelle il travaille sa figure sous tous les angles à la fois, en tournant autour. Cf. Auguste Rodin, L’Art. Entretiens avec Paul Gsell, Les Cahiers Rouges, Grasset, Paris 1911.
7 La Maison #2, 2009 (plâtre et bois peint), qui comporte également une citation de One Ton Prop (1969) de Richard Serra.
8 Ce qui a conduit Georges Didi-Huberman à déceler une survivance du motif du tombeau dans la sculpture minimaliste. Cf. Ce que nous voyons, ce qui nous regarde, Collection « Critique », Éditions de Minuit, Paris, 1992. Dans son compte-rendu de l’exposition, Philippe Dagen parle quant à lui de « l’état spectral » de la sculpture de Vermeiren. Cf. Philippe Dagen, « La sculpture à l’état spectral », Le Monde, 19 juillet 2012.
9 Rosalind Krauss, « Échelle/monumentalité, Modernisme/postmodernisme. La ruse de Brancusi », Qu’est-ce que la sculpture moderne ? catalogue de l’exposition, Musée National d’Art Moderne – Centre Georges Pompidou, Paris, 1986. Thierry De Duve adoptera un point de vue similaire dans « Ex situ », Les Cahiers du Mnam #27, Paris, printemps 1989.
10 Hubert Besacier, notice des œuvres de Didier Vermeiren appartenant au Frac Bourgogne, in Le génie du lieu, catalogue de l’exposition, Musée des Beaux-Arts de Dijon, 2005 ; consultable sur le site web du Frac Bourgogne : http://www.frac-bourgogne.org/scripts/album.php?mode=data&id_artiste=40
11 Telle que Walter Benjamin l’a définie dès la première version de « L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique » (1935), Œuvres, Folio essais, vol. III, Gallimard, Paris, 2000.



Didier Vermeiren, Sculptures-Photographies
Jusqu’au 23 septembre 2012
La Maison Rouge
10, Boulevard de la Bastille, 75012 Paris
+33 (0)1 40 01 08 81